"Il lutte contre la mort, face à la mer"

 

 

Servan-Shreiber: "Il lutte contre la mort, face à la mer"

Dans son dernier livre, David Servan-Schreiber, atteint d'un cancer, dit au revoir à ses lecteurs. Son frère raconte les coulisses de cette émouvante confession.

"Je voulais être celui qui leur annoncerait la nouvelle et nommerait les choses."  Dans son dernier ouvrage (On peut se dire au revoir plusieurs fois, Robert Laffont), David Servan-Schreiber, psychiatre et auteur de best-sellers médicaux, raconte la fête d’anniversaire qu’il a donnée en avril dernier pour ses 50 ans. Ce jour-là, le fils aîné du fondateur de L’Express, Jean-Jacques Servan-Schreiber, frappé une nouvelle fois par une tumeur au cerveau après avoir été atteint en 1993, avait souhaité dire au revoir aux siens. Ce texte est une manière de saluer ses nombreux lecteurs et tous les malades à qui ses travaux ont pu donner espoir. C’est, bien sûr, un plaidoyer pro domo défendant sa célèbre – et parfois contestée – "méthode anticancer"  fondée sur la prévention (alimentation, activité physique et méditation). C’est surtout l’autoportrait intime d’un homme face à la mort. Un médecin humaniste devenu patient assailli par des peurs enfantines qu’il croyait guéries à jamais. Un père dévasté à l’idée d’abandonner ses trois enfants et qui rêve de devenir pour eux" la caresse du vent sur leur visage". Émile Servan-Schreiber, un de ses trois frères cadets, dévoile les coulisses de la rédaction de ce livre-testament.

Pourquoi votre frère, malade et épuisé, a-t-il entrepris d’écrire?
L’idée a commencé à faire son chemin l’été dernier, après ses deux opérations au cerveau. En rééducation, David réfléchissait à ce qui lui était arrivé. Il manifestait le besoin d’y trouver un sens et d’en faire part à ses nombreux lecteurs. Mais début décembre, il a fait une nouvelle rechute et a dû subir une nouvelle opération. À la sortie de l’hôpital, son corps se dérobait. Il était incapable de marcher. On l’a pris avec nous dans l’appartement familial à Neuilly pour qu’il n’ait plus besoin de s’occuper de quoi que ce soit. Et comme son état se dégradait, on l’a poussé à se mettre au travail. Il n’allait pas passer ses journées à regarder le plafond !

"On"?
Mes deux frères et moi. Au début, pour lui donner du courage, on a commencé à l’interviewer sur la maladie, la perspective de la mort, sur la manière dont il voulait que ça se passe si ça devait arriver, des sujets difficiles mais qu’il faut bien aborder face au mur. Ces entretiens ont été bouleversants pour nous. Son double regard de médecin et de patient était encore plus aigu. Sans doute parce qu’il était passé dans une nouvelle phase : plus dangereuse, plus terminale, plus urgente. Pour écrire, il est allé au bout de ses forces. Pendant deux mois, arrachant trois ou quatre heures de concentration à son état de grande fatigue, il a bâti l’argumentation, dicté le texte avant de le relire et de le corriger. Après, il s’est écroulé ! C’est un miracle que le livre existe, une performance intellectuelle autant que physique. David éprouvait le besoin d’écrire pour lui, pour tenir et comprendre, mais aussi pour adresser un message à tous ceux qui souffrent ou s’occupent de malades.

La dépendance, l’extrême fatigue du corps, souvent tues, sont au cœur de son propos…
On se sent parfois très seul quand on s’occupe de gens qui approchent de la mort. David démontre que cette expérience pénible peut être gratifiante. On se dit des choses qu’on ne se dirait pas sans l’urgence, on est dans le vrai. C’était nouveau pour mes frères et moi de nous occuper aussi intimement d’un autre adulte, épaulés, bien sûr, par notre mère et la femme de David. Mais la gêne s’efface vite devant l’amour. Lorsque David exerçait comme psychiatre à l’hôpital, aux États-Unis, il accompagnait des patients en fin de vie. Son rôle était de les aider à réussir leur mort. Pour lutter contre le sentiment d’inutilité, il leur conseillait d’écouter leurs proches, de leur parler afin de donner du sens à ce qu’ils vivaient.

C’est rare d’oser regarder la mort en face. David parle de son testament, de la playlist qu’il aimerait faire jouer à son enterrement.
Dans la famille, nous avons eu des expériences de morts réussies. Le sujet n’est pas tabou, il est important d’en parler pour que les choses soient en ordre, pour ceux qu’on laisse derrière soi. Mon grand-père paternel, le journaliste Émile Servan-Schreiber, fondateur des Échos, est mort en 1967 en Normandie, juste après avoir écrit un dernier article. Mon père, Jean-Jacques Servan-Schreiber, a raconté ces derniers moments paisibles, dédiés au travail, au don de soi, dans un texte intitulé La Mort de mon père. Ces trois pages, qui ont servi de préface à un ouvrage de mon grand-père, étaient encadrées à la maison. Elles ont nourri nos imaginaires d’enfants. Mon père lui-même s’est éteint sereinement il y a cinq ans en lisant L’Express.

À la lecture du livre, votre famille, et vous, ses frères, en particulier, semblez très soudés autour de David. Quel est le secret d’une fratrie heureuse?
Un poisson aurait du mal à parler de l’eau dans laquelle il nage. L’amour qui nous unit avec mes frères, sans jalousies ni contentieux, me paraît naturel. C’est sans doute le grand succès de mon père d’avoir su souder ses quatre garçons en nous portant une affection attentive. Malgré toutes ses occupations, il revenait chaque midi déjeuner avec nous. Françoise Giroud dit dans une lettre que quand l’un de ses fils avait un rhume, c’était un drame national. Surtout, mon père nous a fait faire des tas de choses ensemble. Il adorait, par exemple, nous jeter dans les grosses vagues froides de la Manche. Ces expériences fortes ont dû sceller notre confiance réciproque. Tout comme les années d’études que nous avons passées à l’université de Pittsburgh, en Amérique. On était les seuls Français.

L’ouvrage de votre frère est un plaidoyer pour sa méthode anticancer. N’a-t-elle pas échoué puisqu’il rechute?
David n’a jamais dit que les framboises ou le brocoli guérissaient du cancer, mais qu’une alimentation équilibrée pouvait diminuer le risque de développer la maladie, retarder ou éviter une récidive. Ce n’est pas une médecine alternative, mais une médecine complémentaire qui permet de mieux supporter une chimio, de récupérer plus vite après une opération. La preuve : depuis un an, mon frère suit des traitements conventionnels de pointe, acceptant, par exemple, de se voir administrer un vaccin expérimental qui l’a beaucoup fait souffrir.

Comment va-t-il aujourd’hui?
En théorie, il n’a aucune chance de survie. Le cancer avance. David est paisible, il se repose au bord de la mer, en Normandie, mais il continue de lutter. Il est dans une optique de guérison, et sa détermination épate les médecins.

 

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